mercredi 1 février 2017

Un souper de roi

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 630 mots


- Ça fait longtemps que vous habitez au Domaine?
- Six ans.

Pendant que nous roulons sur le chemin de la Rivière Nord, j’explique que j’y ai emménagé suite au décès de mon épouse.

- Ma grand-mère parle de s’y installer. C’est bien, comme endroit?

J’ai la tête ailleurs et, même si j’apprécie les commodités de mon logis, je n’ai guère envie d’en discuter. Aussi, je me contente d’un assentiment laconique. Décidément, les chauffeurs de taxi sont d’un bavard! Celui-ci, nullement décontenancé par mon mutisme, évalue en sifflant, la liste que je lui ai remise.

- C’est tout un itinéraire que vous avez là, Monsieur!
- Armand.
- Pardon?
- Armand, pas monsieur. Armand, c’est correct.
- Et moi, c’est Dan. Bien, Armand, comme je vous le disais, nous allons faire un bon bout de chemin ensemble, si je vous emmène à chacune de ces adresses. Vous êtes certain que vous ne voulez pas répartir le trajet sur deux jours?

Je saisis bien le message. Je suis un vieux croulant qui a du mal à se traîner. Eh bien, non! Je ne reporterai pas mes courses à demain.

- C’est aujourd’hui que tout doit se faire. Point à la ligne !
- Ne vous fâchez pas, Armand, je disais ça comme ça. C’est vous qui décidez!

Puis, en pointant du doigt, il annonce :

- Voilà votre vignoble, monsieur!
- Armand.
- Oui, Armand, désolé. Je vous attends dans la voiture, Armand?

Soudain, mes mains deviennent moites. Il y a si longtemps que je n’ai pas fait moi-même mes courses! J’ai peur de me tromper, peur du ridicule. Toutefois, je refuse de me faire traiter comme un vieillard sénile. J’irai seul.

- Vous pouvez m’attendre. Ce ne sera pas long.

Une jeune femme m’accueille avec courtoisie.

- Je peux vous aider?
- Oui, je voudrais…

Mal à l’aise, je m’interromps. Je ne trouve plus le nom du vin que je suis venu chercher. Saleté de mémoire! Je bredouille :

- Je voudrais… le vin qui est passé à la télévision… à Tout le monde en parle…

Le visage de la vendeuse s’éclaire :

- Ah ! Le Phénix rouge!
Soulagé, j’acquiesce.

- Il est très populaire en ce moment. Vous êtes chanceux, il m’en reste quelques bouteilles.
- Parfait, j’en prends une.

Lorsqu’elle m’annonce le prix, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Comme tout est cher, de nos jours! Résigné, je sors une liasse de ma poche droite. Pour une fois, je ne lésinerai pas sur la dépense.

De retour dans la voiture, j’inscris soigneusement le montant dans mon carnet.

- Vous avez trouvé ce que vous vouliez, Armand? Parfait! Prochain arrêt, le rang de La Fresnière.

Madame Savard m’a tant vanté la viande d’autruche! J’ai vraiment hâte d’y goûter.

- C’est pour quelle occasion?

Je me fige devant la question de la vendeuse.

- Heu… pour un souper… pour deux… un souper spécial.
- Je vois, fait-elle avec un clin d’œil.

Comment, elle voit? Elle ne sait absolument rien de ma situation, ni de l’importance que revêt pour moi la préparation de ce repas.

- Je vous suggère un rôtisson, monsieur. Vous verrez, la saveur est incomparable.

Du rôtisson! Qu’est-ce que ça mange en hiver? Je ne formule pas cette interrogation à voix haute, elle me prendrait pour un ignorant. Je suis peut-être vieux, mais j’ai encore ma fierté.

- Comment on fait cuire ça?
- Ah ! C’est tout simple, ne vous inquiétez pas. Voici une recette dont vous me donnerez des nouvelles. Du rôtisson d’autruche aux framboises. Ça fond dans la bouche!
- Des framboises, hein? Ça a l’air bon. D’accord, je prends le rôtisson.
- Bien, alors ça nous fera un total de…

L’espace d’une seconde, j’ai l’impression que mes jambes vont se dérober. La somme est astronomique!

Le visage de ma douce danse devant mes yeux. Mérite-t-elle vraiment ce sacrifice? Oui. Cent fois oui. Je me tais et je paie rubis sur l’ongle. Et je note le montant dans mon carnet.

- Qu’est-ce que vous avez pris? s’enquiert Dan.
- Du rôtisson d’autruche.
- Mmm… ça a l’air bon! Je n’y ai jamais goûté. C’est comment?
- Je ne sais pas, pour moi aussi, ce sera une première.

Inexplicablement, je ressens soudain un élan de sympathie envers ce chauffeur de taxi. Je me surprends même à lui faire des confidences :

- Ma voisine, madame Savard, en a déjà mangé. Elle n’arrête pas de m’en parler! Ce sera parfait pour le souper que j’organise. Un souper… spécial.
- Oh! fait Dan en prenant un air entendu. Un souper en amoureux?

Troublé par son insinuation, je rougis et m’objecte faiblement :

- Non! Enfin, j’aimerais bien, mais nous ne sommes que des amis…
- Ah! D’accord, si vous le dites! Allons à votre boulangerie, maintenant. Rue Saint-Eustache. Vous n’avez pas l’adresse exacte?
- Bien, on m’a dit que c’était à côté de la Petite Église.
- Vous voulez dire du centre d’art, je suppose? Je vois. C’est une boulangerie artisanale, je crois.
- Oui, il paraît même que la propriétaire pétrit elle-même sa pâte et qu’elle la fait cuire dans un four à bois. Comme ma mère, dans le temps! Et sa farine, elle la prend au Moulin Légaré. Enfin, c’est ce que m’a dit madame Savard.
- Mmm… Ce pain doit être délicieux! Ça vous dérange si j’entre moi aussi?

Je n’y vois aucun inconvénient, bien entendu. En autant que son compteur ne roule pas pendant que nous sommes à l’intérieur.

- Hé! Vous êtes un sacré négociateur, vous! rigole Dan. D’accord, j’arrête mon compteur. Mais juste pendant que nous faisons nos achats!

L’odeur du pain frais envahit mes narines et je salive devant les trésors exposés dans les présentoirs. Ici, au moins, les tarifs sont raisonnables. Je note tout de même le montant dans mon carnet. Il n’y a pas de sotte dépense, tout doit être compté.

- Au tour de la pâtisserie, maintenant, clame Dan.

Il a l’air de s’amuser follement, le chanceux. Pour ma part, je regrette un peu les dollars que j’ai dilapidés aujourd’hui. J’espère au moins que j’obtiendrai en retour le résultat escompté.

- Nous arrêterons à la fruiterie d’abord. J’ai besoin de framboises, de pommes et de dattes pour ma recette. Et aussi, du vinaigre balsamique. Vous croyez qu’ils ont ça?
- Oui, sûrement. Et en route pour la rue Féré!

Cette fois encore, Dan profite de l’occasion pour faire quelques achats. En voyant le fromage Oka, une bouffée de nostalgie m’envahit. Doux souvenirs de jeunesse! Mon père nous emmenait chaque dimanche quérir notre fameux fromage à la Trappe… J’en prends un, il accompagnera bien l’autruche.

Et une nouvelle annotation dans mon carnet! À ce train-là, toute ma liasse de billets y passera!

La pâtisserie est très éloignée de la fruiterie et je désespère en voyant les chiffres qui défilent à une vitesse folle sur le compteur. Vivement que cette aventure soit terminée! Je suis fatigué et je n’ai jamais autant dépensé en une seule journée.

Devant les chocolats belges, les Saint-Honoré et les mille-feuilles, confus, j’hésite. Qu’est-ce que ma douce préférerait? Je ne connais pas suffisamment ses goûts pour décider.

- Prenez la mousse au chocolat, suggère Dan. Celle en forme de cœur.

Dan n’avait pas de course à effectuer ici, mais il m’a tout de même accompagné. En arrêtant son compteur, bien évidemment.

- Tu penses?
- Voyons, Armand, vous connaissez les femmes, elles adorent le chocolat! Et avec les cœurs, le message est clair…

Je souris devant ses clins d’œil appuyés. En effet, son conseil me paraît judicieux. Je veux que mon invitée comprenne mes sentiments envers elle et, comme je ne suis pas un beau parleur, ces petits cœurs parleront pour moi.

- Bon, vous avez terminé?

J’acquiesce.

- Je vous ramène chez vous, alors.

La Grande-Côte ne m’a jamais semblé aussi interminable. Le compteur défile et défile encore et je me ronge les sangs en songeant à la facture finale.

***

Le rôtisson est divin et le vin aussi. De toute mon existence, je n’ai jamais aussi bien mangé. La croûte du fromage Oka est moins sablonneuse que dans mes souvenirs et c’est très bien ainsi, car mon dentier n’y aurait probablement pas survécu. Mon estomac est distendu, j’ai trop abusé de ce savoureux pain. Et que dire du dessert? Goûteux et léger à souhait, l’idéal après un tel festin.

- Merci, c’était vraiment délicieux.
- De rien.
- Et maintenant, si nous réglions la note de mon compteur?

Voilà, il fallait que Dan gâche ce moment! Ne pouvait-il pas se contenter de ce souper digne d’un roi? Il me semble qu’il a bien mangé, non? Enfin, puisqu’il y tient, je sors mon carnet et je me livre à quelques calculs.

- Le vin plus l’autruche… plus le pain, les pâtisseries… divisé par deux. Je déduis de la somme que je te dois pour le taxi… Tiens, voilà, mon cher, ton dû!

La bouche de Dan reste grande ouverte pendant dix secondes.

- Ah! Ça alors! Quand vous m’avez invité, je ne savais pas que vous me chargeriez mon repas!
- Mon ami, tu apprendras que tout se paie, dans la vie!
- Vous m’avez dit que c’était pour tester votre souper, pour voir si c’était assez bon pour votre belle!

Je demeure sur mes positions et Dan, beau joueur, éclate de rire.

- D’accord, d’accord, je me rends. Je vous l’avais bien dit, que vous étiez un sacré négociateur! Allez! Je vous quitte, avant que ce soit votre compteur qui explose !

Satisfait de mon coup, je récapitule mes dépenses. Voilà, je sais ce qu’il m’en coûtera lorsque ma douce viendra souper.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à trouver le courage d’inviter l’élue de mon cœur. Cette chère madame Savard…


**********
Notes de l'auteure
Et voilà le 3e texte que j'ai soumis au Prix littéraire Guy Bélisle, et pour lequel j'ai aussi remporté un prix (la 1ere place) en 2010.

Cette fois, j'avais décidé de faire visiter Saint-Eustache aux gens, et de parler de certains endroits importants de la ville. Le personnage principal (Armand) est en quelque sorte un petit clin d'oeil postume à mon grand-père et à un ancien client, qui étaient tous les deux plutôt près de leurs sous... Mais deux êtres absolument charmants sous leurs dehors parfois bourrus!

Mon billet au sujet de ce prix était moins exhaustif, mais vous pouvez le consulter ici : http://laplumevolage.blogspot.ca/2010/05/pas-sorciere-pour-cinq-cennes.html

Voilà, la boucle est bouclée pour ce concours qui s'est échelonné sur 3 ans. Finalement, le recueil promis n'a jamais vu le jour, mais ce n'est pas grave, mes 3 textes existent maintenant sur le web!

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