jeudi 9 février 2017

Les doigts immobiles

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste/Noir
2 489 mots


Les yeux du visiteur disparaissent derrière des fonds de bouteille. Avec sa barbichette grisonnante et son veston brun, il ressemble davantage à un professeur d’université qu’à un tueur à gages.

Monique inspire, puis expire. La tension qui nouait ses entrailles se relâche un peu. Rien n’a encore été décidé. L’homme n’est là que pour discuter, pour voir s’ils peuvent s’entendre sur les conditions du contrat. Et sur la méthode qui serait employée si elle décidait de plonger.

Elle ne connaît que son prénom : Charles. Et tout ce qu’elle sait de lui, c’est son ancien métier : médecin. À présent, il n’exerce plus. Une histoire d’euthanasie, paraît-il.

L’air pensif, Charles la jauge de haut en bas, s’attardant sur ses pieds chaussés de souliers noirs aux lacets défaits. Les jambes de Monique ont tellement enflé ces dernières années. Son corps aussi. Avant, elle était belle.

Dieu lui a bien fait payer ses péchés passés. Maintenant, aucun homme n’éprouvera plus jamais à son endroit un quelconque sentiment de désir.

Sa honte se transforme peu à peu en colère. Satané fauteuil électrique qui la retient prisonnière! Tout ce qu’il lui reste comme liberté de mouvement, c’est ce module de commande qu’elle active avec son menton. Grâce à ce dispositif, elle peut avancer, reculer, tourner. Cette saleté de sclérose en plaques lui a enlevé tout le reste.

Devant elle, Charles se frotte la barbe. Jamais elle ne s’est sentie aussi faible sous un regard. Il est si calme! Pour un peu, elle aurait préféré un motard avec des tatouages et des dents cariées. Au moins, elle aurait su à quoi s’en tenir. On pourrait presque croire qu’il s’agit d’un vendeur d’assurances. Ses doigts fins et manucurés n’ont rien à voir avec ceux d’un tueur à gages. Du moins, pas tel qu’elle se l’imaginait.

D’une voix douce, il annonce :

— Pour vous, ce sera quatre mille.

Elle accuse le coup.

— C’est cher.
— Mes tarifs ne sont pas négociables.

Les lèvres pincées, Monique se rebelle. À l’époque où elle faisait encore les courses, elle ne se gênait pas pour remettre en cause les prix affichés.

— C’est tout de même dispendieux. Ce n’est pas comme si j’avais des chances de m’enfuir ou de me défendre.

Charles ne répond rien. Immobile, l’expression toujours aussi placide, il attend.

Quelle importance au fond? Elle est complètement ridicule, avec sa stupide tentative de négociation. Que pourrait-elle bien faire de cet argent? Elle ne l’emportera pas de l’autre côté. Payer. Payer pour que ça se termine. Doucement et sans douleur. Il devra lui promettre que ce sera sans douleur.

— Bon, vous comprenez, je vais devoir y penser un peu…
— Pas de problème. Par contre, je pars en voyage dans trois jours. Donc, si nous ne procédons pas avant, je ne pourrai rien faire pour vous avant deux semaines.

Deux semaines? Elle ne pourra pas attendre aussi longtemps. Sa décision est presque prise. Elle sait ce qu’elle doit faire, ce qu’elle devrait faire. Mais c’est si dur…

La main de Charles se pose sur son épaule.

— Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se dérouler, je vous le promets.

Il sourit et elle se sent apaisée. Après tout, il est médecin, il sait ce qu’il fait. Ce ne sera qu’un mauvais moment à passer.

***

Parfois, René peut vraiment devenir exaspérant. Il a posé un tas de questions lorsqu’elle lui a demandé de retirer cette grosse somme d’argent du coffre. Par lassitude, elle a failli tout lui avouer, mais elle a tenu bon. Se taire. Pour le préserver.

— Écoute-moi bien, mon chéri. Dans une heure, tu laisseras l’argent sur la table, puis tu iras faire des courses. D’accord?

Le connaissant, elle se serait attendue à ce qu’il proteste un peu. Après tout, il fait vraiment froid dehors et il est déjà sorti hier, pendant qu’elle discutait avec Charles. Mais non, il obéit sans rechigner.

René renifle et s’essuie le nez avec sa manche. Pauvre petit, son rhume ne veut pas passer.

Comme elle aimerait le serrer dans ses bras en ce moment! Lui assurer que tout va bien se dérouler. Lui dire adieu, au revoir, on se retrouve de l’autre côté. Quoique lui, il ira sûrement au paradis. Quant à elle… son sort ne sera peut-être pas aussi réjouissant.

Stupides croyances. Si Dieu existait, il ne l’aurait jamais laissée souffrir ainsi!

— Maintenant, répète-moi ce que tu dois faire.

Docile, René répète les instructions :

— Je vais à la boucherie, sur la Grande Allée. Je demande deux steaks.
— Très bien, mon chéri. Ensuite?

Il éprouve un peu de difficulté à se rappeler les prochaines étapes. Cet enfant n’a jamais été une lumière. Elle l’aide un peu.

— Tu vas chercher des steaks et après, tu vas au marché nous prendre des patates et des fèves. Et un gros gâteau au chocolat. Tu as bien compris? On peut faire une liste ensemble si tu penses oublier.

Il secoue la tête. Non, il n’oubliera pas. Il est si beau, avec ses cheveux bouclés qui lui descendent autour de son visage! Un vrai petit ange. Son ange à elle. Elle cligne des yeux pour chasser les larmes qui perlent à ses paupières.

— Bien, c’est réglé alors. Avant de partir, pourrais-tu juste me nettoyer?

René hoche la tête et la conduit vers la chambre pour accomplir sa besogne. Quel bon garçon elle a eu! L’élever seule n’a pas été une sinécure, mais elle ne regrette rien. Sans lui, elle n’aurait jamais pu demeurer à la maison aussi longtemps. Elle aurait été placée, parquée dans une pièce minuscule, avec des infirmières qui l’auraient dérangée à longueur de journée. Ou oubliée dans sa merde. Grâce à son fils, elle a quand même vécu dans de belles conditions. Tout de même, la vie aurait été beaucoup plus facile si Marcel avait été avec eux.

Après toutes ces années, il lui arrive encore de rêver à leur dernière scène de ménage. À cette nuit où, une bouteille de rhum à la main, elle lui avait révélé que René n’était pas son fils. Pour le punir de cet amour qu’il manifestait envers leur enfant déficient et exigeant. De cet amour qu’il n’éprouvait plus pour elle depuis longtemps. Le punir. Et se punir aussi par la même occasion.

Les yeux fixes de Marcel. Sa démarche hésitante, comme s’il était saoul, alors qu’il ne buvait jamais d’alcool. Son départ en voiture. L’annonce de son accident par ces deux policiers.

Il est trop tard pour les regrets.

***

Les secondes s’égrènent au rythme du tic tac de l’horloge grand-père. Assise dans son fauteuil électrique, Monique sursaute chaque fois qu’une voiture ralentit dans la rue.

Le vent souffle en rafales. René peine sûrement dans la neige. Même s’il s’est habillé chaudement, il a peut-être froid. Elle se rappelle soudain que ce détail n’a plus d’importance. René est parti depuis une bonne heure maintenant. Plus rien n’a d’importance.

Au fil des minutes, son estomac se noue de plus en plus. Elle a de la difficulté à respirer. La poitrine douloureuse, elle halète. Ses paupières battent avec frénésie. Ne pas pleurer. Demeurer forte. Jusqu’au bout.

La porte de derrière s’ouvre. Enfin. Suivant ses instructions, René n’a pas mis le verrou. Monique ferme les yeux, avale la boule qui lui serre la gorge et lance d’une voix moins assurée qu’elle le souhaiterait :

— Je vous attendais.

Ce n’est pas un reproche envers le manque de ponctualité de Charles, plutôt un encouragement. Elle ne veut plus se battre ou discuter. Elle n’espère plus qu’une seule chose : qu’il en finisse au plus vite. Elle ne connait rien des moyens qu’il a décidé d’employer pour accomplir son contrat. Croyant que ce serait plus facile, elle n’a pas voulu entendre les détails.

Le menton appuyé contre le levier de commande, elle fait pivoter son fauteuil. Charles a récupéré l’enveloppe sur la table et il compte les billets. Des gants de latex recouvrent ses mains et il porte un imperméable trop léger pour la saison. Il doit être frigorifié.

— Huit mille, tel que convenu. Allez-y, je suis prête.

Charles place la liasse dans la poche intérieure de son imperméable. Son regard vitreux se perd dans le vague et il secoue la tête.

— Il n’y en a pas assez.

Monique hoquette.

— Comment ça, pas assez? On avait dit huit mille!
— Huit mille, pour deux personnes, oui. Disons qu’il y a eu un… imprévu. Il me faudrait quatre mille de plus.
— Quoi?

Monique n’y comprend plus rien. Essaierait-il de l’arnaquer?

Charles marque une pause, puis retire son imperméable et le pose sur la table. La belle table en chêne de Monique! Toute cette eau qui risque de gonfler le bois, de faire blanchir le vernis! L’ancien médecin tire une chaise et s’assoit dessus à l’envers, le menton appuyé sur ses mains gantées.

— Nous avons un léger problème, Madame Chalifoux. Votre fils n’a pas suivi le plan prévu. C’est très… dérangeant.

Il soupire :

— Voyez-vous, une femme l’a ramassé à un coin de rue d’ici et l’a emmené dans un duplex sur la vingt-et-unième avenue.

— Vous vous trompez de personne. Mon René n’aurait…

Sans se soucier de son interruption, Charles poursuit :

— Quand je suis entré, il était en train de tout raconter à sa copine, à propos de l’argent et de votre comportement étrange. Je ne pouvais évidemment pas la laisser partir.

Monique met un certain temps à digérer ces mots.

— Sa… copine?
— Oui, vous comprenez, je ne pouvais pas laisser de témoin. Alors lui, plus elle, ça fait huit mille. Et encore, je vous fais un prix d’ami, parce que je vous aurais chargé dix mille d’habitude. Mais là, vu les circonstances, je veux bien faire mon bout de chemin.

Des larmes s’écoulent sur les joues de Monique. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle pleurait. Ce cinglé essaie de négocier. Pas maintenant, pas à présent que… Il invente, il triche! Hébétée, elle répète :

— Sa copine? Mais… C’est impossible, il ne peut pas…
— Je suis désolé, Madame Chalifoux. J’ai des principes. Je ne travaille jamais gratuitement. Donc, si vous n’avez pas les quatre mille dollars manquants, je vais devoir m’en aller.

Monique s’étouffe.

— Non!

L’air de quelqu’un qui se souvient de quelque chose, Charles se lève et s’avance vers elle :

— Il a fait ça comme un grand, vous savez. Il n’a même pas dit un mot, il est resté bien tranquille.

Elle gémit.

— Oui, j’oubliais, vous ne vouliez pas connaître les détails… Vous voyez, je me rappelle bien les clauses de notre contrat.
— Salaud! Pourquoi est-ce que vous me faites ça?

Le sourire de Charles s’élargit.

— Pour sa copine, je n’avais rien de prévu, alors j’ai dû improviser. Vous savez, on se sent bien seul dans ce métier…

Secouée par des sanglots, Monique se tait. Ce monstre abject s’amuse à la torturer! Il se penche vers elle.

— Mais je vous rassure, votre fils n’a pas vu la mort venir. J’ai attendu qu’il ait le dos tourné avant de lui trancher la gorge.

L’air faussement contrit, il pose un doigt sur sa bouche.

— Oups! Je l’ai dit!

Des tremblements s’élèvent dans les mains et les jambes de Monique. Non, pas des spasmes, pas maintenant! Elle sent le regard de Charles sur elle, mais il ne cherche pas à l’aider. N’éprouve-t-il donc aucune pitié, aucune considération?

Les spasmes se calment peu à peu. Ce n’était qu’une crise de faible intensité. Charles se relève et replace la chaise. Il récupère son imperméable et à l’aide d’une serviette à mains, il essuie le plancher et la table. Il efface toute trace de son passage, comprend-elle.

— Attendez, qu’est-ce que vous faites? Vous n’allez pas partir comme ça!

Avec des gestes lents, il remet la serviette sur la poignée du four, puis se dirige vers la porte arrière. Paniquée, Monique ravale son orgueil et le supplie :

— Tuez-moi! S’il vous plaît, tuez-moi, ne me laissez pas comme ça! Je n’ai plus de fils, je n’ai plus rien. Tuez-moi!

Sans se retourner, Charles répète :

— Désolé, mais je ne fais pas de cadeaux.
— Deux mille trois cent quarante-deux dollars! C’est tout ce qu’il reste dans la maison. Prenez tout!

Les yeux de Charles se perdent dans le vide. Un vague sourire flotte sur ses lèvres, puis il accepte la proposition.

Ne sachant plus si elle doit en être soulagée ou épouvantée, Monique lui donne les indications nécessaires pour récupérer l’argent dans le coffre. Au sous-sol, dans la penderie. Deux tours à droite, un tour à gauche. Elle connaît les numéros par cœur. Aucune importance. Qu’il prenne tout. Qu’on en finisse.

En remontant du sous-sol, Charles ferme le thermostat de l’entrée, puis celui du salon. Il prend tout son temps, le salaud.

— À quoi jouez-vous?

Il penche la tête de côté et la regarde de ses yeux vides d’expression.

— Vous me donnez la moitié de la somme requise, alors je vous donne la moitié du service.

Elle se creuse les méninges tandis qu’il s’éloigne pour fermer les autres thermostats de la maison. Que manigance-t-il? Lorsqu’elle l’entend ouvrir la fenêtre de sa chambre, puis celle de la salle de bains, elle comprend. Le salaud.

Elle ne sait plus quels arguments employer pour qu’il la tue. Puisque les supplications n’ont rien donné, elle le menace :

— Je vais vous dénoncer. Je dirai à la police ce que vous avez fait à mon fils.

Charles se retourne, l’air curieux, intéressé même. Il scrute son visage, puis secoue la tête.

— Non, ça m’étonnerait.

Leurs regards. Affronter leurs regards lorsqu’ils sauront ce qu’elle a fait… Il a raison. Elle ne parlera pas. Bon sang, elle ne pourra jamais en parler, à personne, tant qu’elle vivra. Elle devra mourir avec le secret, la honte, la douleur.

En se dirigeant à nouveau vers la porte arrière, Charles lance d’une voix atone :

— Vous en avez pour quelques heures. Pas plus d’une journée ou deux, je dirais. Si personne ne vous trouve avant.

Il ne referme pas tout à fait la porte et une bourrasque d’air frigorifié s’engouffre dans la cuisine. Seule avec cette boule qui s’obstine à remonter dans sa gorge, Monique ressasse ses remords.

René. Son bébé, son petit ange. Elle ne voulait pas que ça se passe ainsi. Elle ne cherchait qu’à le protéger. Le monde était trop cruel pour lui. Sans elle, il n’aurait jamais su se débrouiller. Et puis, elle devait tenir sa promesse. Plus d’école spécialisée pour lui, elle lui avait juré.

René. Son bébé, son petit ange.

Le froid ne suffira peut-être pas. Ce sera trop long. L’escalier, tout près, l’attire comme un aimant. Cinq marches. Est-ce que ce sera suffisant pour lui rompre le cou? D’une pierre deux coups. Peu de chances de s’en sortir.

C’est le seul moyen, la seule issue possible. Avant qu’un voisin ne remarque les fenêtres grandes ouvertes ou que le facteur ne s’interroge à propos de l’accumulation de courrier dans la boîte aux lettres. Avant qu’un policier ne vienne l’avertir du décès de son fils.

Surtout, il ne faut pas qu’on vienne la sauver.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2014 dans le webzine Corbeau #3, dont le thème de l'appel à textes était "Meurtre à tous les étages".

Le sujet est un peu horrible, j'en conviens, mais je dois dire qu'à l'époque où j'ai écrit ce texte, je ressentais le besoin de me défouler par rapport à la sclérose en plaques; mon beau-père, atteint de cette (maudite) maladie depuis 25 ans, était décédé quelques mois auparavant. Ce texte, en quelque sorte, m'a aidée à faire mon deuil. 

Je sais, la façon que j'ai choisie pour traiter du sujet est étrange (allez donc essayer de comprendre le cerveau d'un auteur!), mais l'écriture de ce texte m'a permis d'explorer quelques zones plus sombres en moi (et pas juste par rapport à la sclérose en plaques). Parfois, il est nécessaire de quitter un peu la lumière, pour mieux pouvoir y retourner...

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