dimanche 5 février 2017

Le Voyageur zéro

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
1 601 mots


Les savants sont presque prêts. Pascal inspire profondément, replace son sac à dos. Ce sera bientôt le moment d’y aller.

Ils le regardent. La foule de chercheurs, de théoriciens, de patahistoriens. Étrange métier, celui-là. Consigner les témoignages des voyageurs pour découvrir tous les univers parallèles possibles. Ça n’existait pas dans son monde d’origine.

Son monde. Pourra-t-il vraiment récupérer sa mère, son père, sa sœur Sabrina? Une petite erreur, un changement non planifié, et il se retrouvera ailleurs, dans un autre embranchement du temps où ils ne seront jamais nés. Pas question de revivre ça. Et toutes ces religions bizarres, ces tabous, ces lois trop strictes. Il veut juste rentrer chez lui!

L’équipe sera bientôt prête. Il demeure debout en attendant que les savants se décident. Ils sont vraiment lents, dans ce monde-ci! Le rythme est très différent. Ça ne lui manquera pas, mais la gastronomie, ça oui. Il a mémorisé quelques recettes. S’il les publiait une fois revenu chez lui… Est-ce que ça créerait un paradoxe? Pas question de le demander. Si on lui fait un autre exposé sur les causalités, il explose!

Au moins, on gagne du temps sur les adieux larmoyants; il n’y en aura pas, et c’est tant mieux. Personne n’a manifesté d’intérêt à s’attacher à lui, et c’est réciproque. On veut juste le renvoyer dans le passé, pour qu’il rectifie ce que lui et d’autres ont changé. Tant qu’ils l’aident à atteindre cet objectif, ça lui va.

Patience. En attendant, se concentrer sur sa mission. La temporalité, la causalité, les paradoxes. Éviter d’empirer la situation. Ils ont beau lui avoir expliqué, ce n’est pas tout à fait clair. S’il retourne dans le passé, en 1804, pour rectifier son erreur, tout sera réglé? Ah non, c’est vrai, il faudra aussi qu’il revienne au présent, dans le bon monde, et empêche son père d’utiliser la machine. Et qu’ils la détruisent ensemble, évidemment.

Et après? Personne d’autre n’y pensera, il n’y aura plus de voyages dans le temps, vraiment? Plus d’anomalies qui se multiplient au fil des années et créent des passages aléatoires, plus de voyageurs involontaires?

Tout ce qu’il sait, c’est que ce n’était pas comme ça à l’origine. Ici, ils croient qu’il a été le premier, le Voyageur zéro. Parce que selon les témoignages, il est celui qui parti de la date la plus ancienne. Ça aurait du sens. Et puis de toute façon, son monde à lui était meilleur et plus équilibré, ce doit être le bon.

N’empêche, ça ne veut pas dire que ça fonctionnera. Les scientifiques d’ici n’en sont même pas sûrs. Des enfants en train de jouer avec un ensemble de chimie, c’est à ça qu’ils lui font penser. Des savants fous qui expérimentent, théorisent, dessinent de jolis schémas. Que les univers parallèles se créent en lignes droites indépendantes ou bien qu’ils soient interreliés par des jonctions intermédiaires permettant de se déplacer entre eux, qu’est-ce que ça change? Il faut tout remettre à l’endroit, c’est tout!

Un dernier tour panoramique : les ordinateurs hi-tech, les scientifiques, le béton gris et les poutres de métal. Et la machine inventée par ce gars, Simon-Alastair Pontbriand. Avec un nom pareil, pas étonnant qu’il ait voulu modifier le passé, celui-là! Sauf que s’il avait déjà porté ce nom au départ, il ne serait pas allé dans le passé pour le changer. Et alors, ça signifierait que dans une autre trame du temps, un autre personnage aurait inventé la machine, elle aussi différente de celle de son père, et encore un autre, et un autre…

Ouf. Il vaut mieux d’arrêter de penser, de toute façon c’est le moment d’y aller. Il entre dans la machine. Celle de son père était plus petite, il tient debout dans celle-ci. Il ne sait pas trop ce que ça change, mais ça le rassure un peu. Plus c’est gros, plus c’est efficace, non? Le voyage sera peut-être moins pénible.

La porte se verrouille. Compte à rebours. Il ferme les yeux, essaie de formuler une prière cohérente, n’y arrive pas. Quel dieu prier ici de toute façon? 5, 4, 3, 2, silence. Sensation de picotement dans ses extrémités, qui se propage au reste de son corps. L’impression d’être en suspension dans l’eau, serré de tous les côtés, pressé trop fort. Son estomac qui se noue, une nausée qui monte. Une explosion dans ses oreilles, il les couvre en vitesse, mais c’est à l’intérieur de sa tête. Bon sang, il n’aurait jamais dû accepter! Il aurait mieux fait de rester dans ce monde-là, taire ses origines et oublier son mal du pays!

Douleur dans les genoux et le haut des cuisses. L’impression qu’on tire sur ses jambes, qu’on veut les arracher. La bile monte, il vomit et ouvre les yeux, un réflexe. Il n’y a plus de plancher, que des couleurs qui vont trop vite, l’étourdissent. C’est encore pire que tout ce qu’il aurait pu imaginer!

Sa mère, son père. S’accrocher à l’espoir de les revoir. Dans ce monde-ci, ils n’existent pas. Sabrina non plus. Lui-même est un paradoxe, une impossibilité.

Le tourbillon de couleur ralentit, le sol reprend sa consistance, ses pieds sont enfin soutenus, il a moins mal.

La porte se déverrouille et s’ouvre toute seule. Clignement des yeux, sa vision s’ajuste à la lumière ambiante. C’est le jour, le ciel est gris. Là-bas, la grange et la maison. Il est au bon endroit. Revenu au point de départ, là où les problèmes ont commencé.

Est-ce la bonne date au moins? Sûrement, il le faut. Ce n’étaient pas des incapables, à l’institut, ils ont quand même réussi à l’envoyer ici.

La dernière fois, c’était la nuit, il pleuvait. C’est pour ça qu’il est allé frapper à la porte. Il ne pouvait pas savoir. Il faisait noir, il tombait des cordes, il était seul et déboussolé. Jamais il n’aurait pensé que la machine de son père était fonctionnelle. Il était juste curieux, il y est entré, a accroché un bouton. Le genre de maladresse qui peut arriver à tout le monde, quoi!

Il sort de la machine et traverse le champ en friche, rempli de fleurs odorantes, de marguerites, de trèfles. Se concentrer sur la mission. Empêcher la rencontre avec Rosalie. Les scientifiques là-bas avaient de belles théories, mais ils ne savaient pas trop, ils extrapolaient et essayaient de deviner. Est-ce que le plan fonctionnera?

Attention, ne pas se montrer. Se pencher, s’arrêter au moindre bruit, repartir avec précaution. Il atteint enfin la grange, y entre.

Et si les savants avaient tort, si son double ne venait pas? Et si. Deux êtres identiques à une même époque, c’est peut-être impossible. Pas pour rien que les autres voyageurs n’ont jamais de double lorsqu’ils arrivent d’ailleurs. Un peu de tourisme dans le passé, on modifie un élément, puis tout a changé quand on revient au présent.

Mais qu’arrive-t-il si on se retrouve deux fois dans un même passé?

Pour l’instant, impossible de prévoir. Si tout se passe bien, l’autre devrait arriver vers vingt-trois heures, vingt-trois heures trente.

Attendre, se cacher dans la grange. C’est long. Il somnole un peu, sursaute quand le fermier entre avec sa brouette en bois remplie de foin. Il se presse contre la paroi, prie s’il vous plaît, s’il vous plaît. Heureusement, concentré sur sa tâche, l’homme ne le voit pas. Il finit par s’en aller.

La porte de la maison claque, un rire de petite fille. Madeleine. Pascal sourit. Puis il y a un autre rire. Rosalie. Sa gorge se noue. Il ne peut pas aller la voir, il n’a pas le droit. La première fois, il ne savait pas, mais ce n’est plus possible.

La mère sonne la cloche, les filles et le fermier rentrent, c’est l’heure du souper. Il a tout le temps voulu pour ressasser ce que ces neuf jours passés avec la belle Rosalie ont signifié pour lui à son précédent voyage, et à ce que ça a pu changer pour les autres.

La nuit tombe, tout le monde va se coucher. Il s’installe à l’extérieur, près de la corde de bois. Ça fera un bon poste d’observation. Il sort les menottes. Quelques gouttes de pluie, qui s’intensifient, c’est l’averse. L’adrénaline monte, ses yeux clignent à répétition, il scrute les ténèbres.

Là, un homme près de la maison, il est arrivé. Vite, l’arrêter! Il court, le percute, le plaque au sol dans la boue.

L’autre le regarde avec incrédulité. C’est comme dans un miroir, mais il a l’impression qu’ils sont très différents. C’est le lui d’avant. Encore innocent, inconscient du drame, et en colère évidemment; on ne se refait pas.

Pascal frappe fort à la mâchoire, deux fois, trois, quatre. C’est étrange, de se frapper soi-même. Mais ce n’est pas vraiment lui, n’est-ce pas? C’est trop bizarre.

Enfin, son double ramollit. Il ouvre les menottes, attache un poignet, puis l’autre. Son prisonnier recommence à se débattre. Il fouille dans le sac, trouve le ruban adhésif, le déroule, l’appose sur la bouche. Une bonne chose de faite.

À présent, il ne reste plus qu’à revenir ensemble à la machine, la bonne, celle de son père. Puis il faudra appuyer sur le bouton noir pour retourner à la maison.

Et en cours de route, ils devraient se fondre l’un dans l’autre, redevenir une seule personne. C’est ce qu’ils ont dit à l’institut.

Il rentrera bientôt chez lui, dans son univers à lui. Son père et lui détruiront la machine. Et ensuite, ce sera fini.

Un grincement derrière lui. Il sursaute et se tourne.

Rosalie.

Sa respiration se bloque, un frisson lui parcourt le dos. Elle l’a vu maintenant, trop tard, que faire?

Il n’a pas le droit d’être égoïste.


**********
Notes de l'auteure

J'ai écrit ce petit texte durant un atelier d'écriture (donné par Geneviève Blouin) en 2015.

Il y avait un certain temps qu'une idée d'histoire impliquant le voyage dans le temps m'était venue, mais je ne savais pas trop ce que je voulais en faire, alors j'ai profité de l'atelier pour explorer cette idée via le texte que vous pouvez lire ici. Mais ça aurait pu prendre bien d'autres formes.

Mon choix de narration (aligné sur/dans le personnage) a été justifié par le fait que je devais me limiter dans le cadre de l'atelier (nombre de mots et gestion de temps). C'était un choix assumé, d'être beaucoup avec le personnage (ses pensées, ses émotions) et d'en dire peu sur le reste (parce que j'aurais débordé du cadre permis).

Reviendrai-je un jour à cette idée, en l'explorant d'une autre façon? Peut-être, peut-être pas. Le voyage dans le temps est un concept éculé, mais j'aime bien l'idée d'explorer tout plein de mondes parallèles et d'avoir du  mal à retrouver le sien. J'aime bien l'idée d'une "patahistoire" (des gens qui se spécialisent dans l'étude des récits de voyageurs d'autres trames temporelles, pour essayer de départager le vrai du faux, les diverses possibilités, ce qui a pu être l'origine commune de tous les mondes, LE monde originel à partir duquel tout s'est divisé). 

Petit clin d'oeil personnel : Ceci est le genre de texte que j'aime bien faire parfois (car je suis un peu cruelle, héhé!), car je sais qu'il perturbe certains lecteurs (dont ma mère et mon conjoint) : on ne sait pas vraiment comment ça finit! Que va faire le personnage? On sait qu'il est dans le trouble, mais va-t-il s'en sortir ou non? 

En fait, c'est le genre de texte pour lequel je n'ai pas envie de "placer" la fin; j'ai envie que le lecteur tourne et retourne l'histoire dans sa tête afin de décider de ce qui arrivera ensuite. 

Oui, si je reprenais ce texte en produisant une version plus longue, je "placerais" la fin, mais ce ne sera pas pour cette fois. Je préfère laisser ouvert le champ des possibilités!

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