mardi 7 février 2017

Le sabre brisé

Texte s'adressant à un public général
Genre : Fantasy
1 700 mots


Une fois de plus, le doyen avait refusé de lever l’interdiction de port du sabre qui pesait sur Damis. Avec les mêmes mots que d’habitude, son sempiternel radotage de vieillard fatigué.

Qui sait, un successeur prendrait peut-être bientôt sa place? La bonne marche du village nécessitait la force et le courage d’un homme jeune. Vigoureux. Un homme comme Damis, pourquoi pas?

Ah! Si on lui offrait la chance de prouver sa valeur! Les idées se bousculaient dans sa tête. La palissade nord, par exemple. Et les récoltes, le bétail. Il saurait améliorer le quotidien de ses semblables. Il suffisait de demander.

Il voyait déjà la scène d’ici. Des plumes sur sa coiffe, ce serait magnifique. Non, majestueux plutôt. Damis le Majestueux, voilà qui sonnait bien. Et des serviteurs à ses ordres, de la nourriture à volonté.

Allons, il n’était plus temps de rêvasser. Sa mère l’attendait sûrement à la maison, pressée de lui confier une tâche quelconque.

Un bonjour au passage à maître Carado et à son épouse. Qui le regardaient encore de travers. Ils auraient au moins pu le saluer. Lui offrir du thé et des gâteaux au miel. Maîtresse Carado lui en donnait avant.

Sa mère avait mis les draps à sécher sur la balustrade. On aurait dit des voiles de navires, comme dans les histoires de son père. Des voiles qui se gonfleraient de vent. Qui le mèneraient sur les chemins de l’aventure, là où les étoiles brillent comme des bougies dans les cieux et où les poissons se cueillent au vol.

Son père disait que le poisson était un don des dieux. Dommage que la mer soit si loin.

Des pas se sont mis à piétiner le sol derrière lui. Il ne s’est pas retourné. Inutile d’essayer de combattre les superstitions de Maîtresse Carado. Si elle voulait croire qu’effacer toute trace du passage de Damis devant sa demeure pouvait lui apporter la protection des dieux, grand bien lui fasse.

À la maison, sans surprise, un bol de pois à écosser l’attendait. Encore des petits pois. Et pas moyen de rouspéter, sa mère n’aimait pas les commentaires sur sa cuisine. Se taire et écosser. Encore et encore.

La chaise était si inconfortable. Dure et un peu trop courte sur ses pattes branlantes. Ou alors, c’était lui qui était trop grand. Ses genoux cognaient sous la table. Leur ancienne maison était plus vaste et mieux meublée. Le shaman n’aurait pas dû les forcer à déménager.

Depuis que les hommes étaient partis au loin, la vie était trop tranquille. Pas d’entraînements à regarder, pas de paris à prendre. Ils auraient au moins pu lui laisser une armure pour qu’il se pratique. Lui aussi, il voulait aller au combat. Protéger le village.

Une belle armure. Et un sabre, dont la lame luirait sous les rayons du soleil. Et toutes ces femmes qui agiteraient pour lui leurs mouchoirs brodés. Ou peut-être juste une, ce serait suffisant pour commencer. Elles pleureraient pour lui. Et il partirait, cœur vaillant, intrépide guerrier et futur héros.

Jusqu’ici, peu de filles s’étaient montrées intéressées par ses charmes. Pourtant, ses muscles s’étaient développés. Il avait grandi.

Sauf qu’il n’avait pas de sabre. Et sans sabre, il ne valait rien.

Demain, il irait couper du bois pour Savia et sa mère. Tant qu’à accomplir des tâches de femme, mieux valait se dévouer pour la communauté et ainsi, s’attirer les bonnes grâces des villageois. Et du doyen.

Un jour, il obtiendrait un sabre. Irait se battre. Remporterait assez de victoires pour devenir intéressant. Aurait sa propre légende. Dès qu’il aurait aidé les hommes à tuer quelques envahisseurs, avec quelques glorieuses cicatrices en prime, les filles seraient folles de lui.

Au moins, son père avait vécu la belle vie. Il avait connu la gloire. On lui avait jeté des fleurs, donné plein de gâteaux et ces femmes, ces femmes qui l’embrassaient sur la bouche! Tout le monde l’aimait. Avant qu’il ne brise son sabre.

La vie avait été moins agréable après. Le shaman. La malédiction proférée contre Damis. Devant tout le monde. Parce que le déshonneur du père devait rejaillir sur le fils. Pas le droit de porter une arme, pas le droit de se battre. Sinon, le courroux des dieux s’abattrait sur eux. On ne brisait pas impunément une lame magique. Il devait jurer, jurer sur la mémoire de son père, sur tout ce qui lui était cher, de ne jamais toucher un sabre.

Pas le choix de promettre. Tous les yeux étaient rivés sur lui. Ceux de sa mère, surtout, honteuse des actes de son mari et anxieuse de voir son fils obéir.

Le shaman avait tort. Tous, les villageois, sa mère, ils avaient tort. Comme si son père pouvait avoir détruit son sabre par exprès. Impossible. C’était un héros, c’était un accident. Et il l’avait payé de sa vie sous les coups de l’ennemi, n’était-ce pas suffisant?

Après les pois écossés, il fallait aller chercher du bois pour le feu. Au moins, c’était un boulot d’homme. Mais avant, un détour par la maison de Savia. Sa mère était occupée à regarder mijoter le lièvre, elle ne se rendrait compte de rien.

Où était-elle, la belle Savia? Comme d’habitude, maîtresse Pogam était à la fenêtre, mais sa fille n’était pas visible. Il ne disposait pas de beaucoup de temps.

Une main a effleuré son épaule, lui tirant un sursaut. Son cœur s’est arrêté de battre une seconde, pour repartir en chamade aussitôt. Savia était venue le rejoindre. L’époque des regards dérobés semblait enfin révolue. De temps à autre, lorsque la belle était certaine de ne pas s’attirer les commérages des voisins, elle s’approchait, timide, pour le regarder travailler. Ils avaient même discuté. Appris à mieux se connaître. Il était temps de passer à la prochaine étape.

Savia a posé sa douce main sur la chemise de Damis, glissant jusqu’à la peau de son bras velu. À peine le temps d’un frisson et déjà, sa main se retirait. Puis elle a posé un doigt sur sa bouche pour qu’il se taise. Lui a fait signe de la suivre dans les bois.

Il les imaginait déjà tous deux, là-bas sous le grand frêne, gardien de la fécondité. Ils échangeraient des caresses. Se murmureraient des mots tendres. Et ensuite, elle porterait son enfant. Il deviendrait alors un homme accompli. Respecté.

Savia semblait toutefois avoir un autre plan en tête. Elle a dépassé le grand frêne et s’est avancée jusqu’à un vieux saule. Un choix bien étrange. Ne savait-elle pas que cet arbre symbolisait la stérilité?

Elle s’est arrêtée et lui a tendu un torchon sale, qu’il a pris par réflexe. Puis elle s’est lancée dans une tirade enflammée :

« Le shaman n’est qu’un fou, Damis, tu mérites d’obtenir ton héritage. Tiens, je l’ai volé pour toi. »

Volé quoi, que voulait-elle dire? Elle n’a pas répondu. Elle s’est contentée de lui sourire, de déposer un baiser sur sa joue. Puis s’est esquivée. Il a bien tenté de la retenir, mais elle s’est mise à courir. Ah, les femmes.

Perplexe, il a tâté le torchon. Un objet dur était camouflé dedans.

Cette poignée de métal rouillé et recouverte d’encoches. Une par ennemi abattu. Il la reconnaissait! Et cette lame brisée. Rêvait-il? Tenait-il vraiment entre ses mains le sabre de son père?

Le sabre de son père. Son sabre à présent. Un sabre neuf aurait peut-être été préférable, mais Savia avait agi selon sa bonne conscience et ses maigres possibilités. À lui de faire en sorte de réparer l’arme. Il faudrait du feu, une forge. Et ensuite, se trouver une belle armure.

Bientôt, il brandirait le sabre au-dessus de sa tête. Les femmes tomberaient à ses pieds. Le supplieraient de les choisir pour porter ses enfants. Il trouverait le moyen. Mais en cachette. Sa mère ne devait pas savoir, pas tout de suite.

Le tonnerre, au loin, s’est mis à gronder. Comme pour lui rappeler sa promesse. Il avait promis, mais il était si jeune à l’époque. Et il avait déjà tant payé pour le crime de son père.

Jamais plus il ne paierait. Dès qu’il brandirait son sabre, il ferait sa loi.

Le grondement s’est accentué. Pressant, menaçant. Il ne fallait pas flancher. Ce n’était qu’un orage. Et s’il s’agissait là d’une épreuve des dieux, il leur prouverait sa détermination.

Puis la terre s’est aussi manifestée. Dès qu’elle a commencé à trembler, les oiseaux ont quitté les arbres pour s’envoler vers l’horizon. Les deux pièces du sabre brisé se sont mises à frissonner sur le sol. Fasciné par leur danse, Damis s’est agenouillé pour les examiner. Étaient-elles en train de se rapprocher l’une de l’autre, prêtes à se ressouder? Les dieux avaient-ils décidé de le récompenser pour sa persévérance?

Des cris humains se sont élevés de partout. Une odeur d’œufs pourris lui est montée aux narines. À ce moment, il a commencé à douter.

Sa mère l’a rejoint. En larmes et hystérique. Son regard s’est arrêté sur le sabre brisé. Ces mots qu’elle répétait, comme une litanie. Qu’as-tu fait, Damis, qu’as-tu fait? Comme s’il avait mal agi, comme s’il l’avait fait exprès.

Et après, elle ne faisait plus attention. Tout ce bruit, ces odeurs oubliées par son peuple. La montagne qui s’éveillait après des siècles de paix. Cette fumée qui sortait du sommet, ce jus rouge foncé qui s’en écoulait. En direction du village, comme du coulis de framboises. Un coulis mortel.

Puis la cendre qui s’est mise à tout recouvrir. Les arbres, les maisons, le sol. Les villageois qui couraient dans tous les sens comme des poules sans tête. Et les pierres venues du ciel qui s’écrasaient sur les maisons. Les chiens. Les gens.

Ces doigts pointés sur lui, ces regards accusateurs. Ces hommes et ces femmes agenouillés, priant les dieux de pardonner la faute commise par Damis le parjure. Parjure de sa promesse.

Tous ces cris. Ce n’était pas sa faute. Il n’avait rien fait. Il n’avait pas demandé à Savia de lui apporter ce sabre. Si les dieux tenaient à punir quelqu’un, qu’ils se tournent vers la seule coupable. Qu’ils la punissent, elle!

Il était prêt à le jurer sur la tête de sa mère et la mémoire de son père : tout était la faute de Savia.


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Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte en 2013, dans le cadre d'un "atelier long" donné par Élisabeth Vonarburg.

Ma consigne pour ce texte était d'avoir un personnage "rêveur insatiable" et d'intégrer l'élément "sabre" à l'histoire (note : généralement, il faut que l'élément intégré soit au centre du concept, et non pas juste accessoire).

Nous avons fait une première version de nos textes (en omniscient), puis j'ai reçu comme consigne de faire un "aligné dans" (c'est-à-dire, "dans" le personnage).

Beaucoup de travail mis sur ce texte (pour l'améliorer, qu'il coule mieux, que l'on comprenne mieux les enjeux et sentiments du personnage... et surtout que ce personnage soit vraiment un "rêveur insatiable", misère que c'était dur à faire!). Malgré tout, il ne me satisfait pas vraiment. Aujourd'hui encore, j'ignore comment je pourrais faire pour qu'il fonctionne mieux. Déjà, je trouve que l'emploi du passé ne le sert pas bien (peut-être était-ce une autre contrainte pour ce texte d'atelier, je ne m'en souviens plus). 

Mais je crois surtout que l'originalité du concept n'est pas suffisante pour valoir la peine de passer encore du temps dessus. Ce petit texte est ce qu'il est : un texte d'atelier, qui m'a aidée à passer à la prochaine étape!





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