lundi 6 février 2017

L'attente

Texte s'adressant à un public général
Genre : Fantastique
843 mots


Fernand jette un coup d’œil à son poignet, puis pousse un soupir exaspéré. Encore une fois, il a oublié qu’il ne porte pas de montre. Il se penche et consulte l’horloge du couloir. Vingt et une heures seize. Nouveau soupir.

Hermine prend tout son temps, comme d’habitude.

La chaise pliante ne prête guère au confort. Pas de télévision, une unique fenêtre avec vue sur le stationnement, le vieil homme s’ennuie ferme. Pour se changer les idées, il s’amuse à repasser dans sa tête les événements qui ont marqué sa vie commune avec Hermine, son épouse.

Douce Hermine. Dès leur rencontre, il a su qu’elle le mènerait par le bout du nez.

À cette époque, les garçons courtisaient les filles. Et ces dernières rougissaient, c’était là leur rôle. La mode le voulait ainsi et Fernand ne s’en plaignait pas. Il faut dire que le jeune coq savait y faire avec les femmes. Il leur chantait la pomme et elles lui tombaient toutes dans les bras. Toutes, sauf Hermine. La blondinette l’avait toisé et lui avait rétorqué :

- Hé, beau brun ! Tu peux oublier ton numéro, ça ne marchera pas avec moi !

Une sacrée gamine, l’Hermine.

Acérée comme pas une, la langue impertinente de la belle l’avait conquis. Capturé, ligoté, prisonnier, il s’était rendu sans combattre. Au grand dam de tous ses principes de célibataire endurci, il était devenu un mari aimant, doublé d’un père comblé. Tout un revirement de situation !

La nuit de noces. Fernand sourit à ce souvenir. Un chalet perdu au milieu de nulle part, aucun voisin. Hermine nue dans les eaux limpides, si magnifique, si voluptueuse. Une déesse.

Au fil des ans, le corps d’Hermine a bien changé. Maintenant, sa peau est plissée comme celle d’un éléphant. Ses épaules, jadis fières, se sont voûtées sous le poids de l’âge. Une petite vieille, voilà ce qu’elle est devenue. Plus belle encore qu’au premier jour, car dans son regard se lit l’amour et la sagesse.

Satanée Hermine, elle n’a jamais su être à l’heure. « Il faut soigner son entrée comme sa sortie », tel a toujours été son dicton favori. Fernand a tant rongé son frein au cours de leur union, qu’il en a usé sa patience. Son épouse se pomponnait des heures durant, retouchant son maquillage déjà parfait, changeant dix fois de tenue sous le regard de son homme découragé. Aussi merveilleuse qu’exaspérante.

À présent, au terme d’une existence bien remplie, la vie d’Hermine tire à sa fin. Michel et Yolande veillent à tour de rôle leur mère mourante. Mal à l’aise devant sa carcasse décharnée, tous deux se relayent jour et nuit à son chevet. Leurs mines affligées s’allongent au fil des tours de garde. Eux aussi, ils ont grand hâte d’en finir avec cette corvée.

Michel n’a que trop négligé son étude de notaire. Si ce calvaire se poursuit, il perdra des clients. Et Yolande doit aller retrouver les siens, accomplir ses obligations de mère au foyer. Son mari commence à s’épuiser, avec le bébé et les tâches ménagères.

Fernand comprend la lassitude de ses deux enfants. Depuis trois semaines, Hermine retarde l’échéance, défiant tous les pronostics des médecins. Qu’attend-elle donc pour libérer sa famille ? Elle git là, dans le coma, sans aucun signe de conscience. Que peut-elle bien encore attendre de la vie?

Têtue comme une mule, sa douce s’accroche. Pourtant, il n’y a pas plus généreux et compréhensif qu’Hermine. N’a-t-elle pas déjà pardonné l’impardonnable ? Quand il a commis l’erreur de la tromper, ne lui a-t-elle pas accordé l’amnistie ?

Chère, chère Hermine, qui l’a soigné sans se ménager, qui lui a tenu la main dans les moments de maladie et de souffrance. Qui l’a accompagné jusqu’à son dernier souffle. Voilà, c’est son tour maintenant. C’est à lui de l’aider. Mais pour cela, elle doit accepter de quitter ce monde pour le rejoindre.

Enfin, le cœur d’Hermine cesse de combattre l’inéluctable. Elle s’éteint, rose trémière sur un oreiller blanc comme neige. Fernand attend que l’âme de son épouse s’élève au-dessus de sa dépouille. Puis, en guise d’accueil, il l’apostrophe :

- T’en as mis du temps, la Mère ! Ça fait des jours que je t’attends !

La défunte jette un regard surpris à son mari, cet homme qu’elle a enterré il y a de cela trois hivers.

Un sanglot déchire le silence. Les yeux d’Hermine s’écarquillent de plus belle lorsqu’elle aperçoit Michel, son fils, en pleurs devant le corps étendu sur la couche. Son corps à elle. Elle comprend alors qu’elle est morte, que c’est fini. Finie la douleur, finis les médicaments.

Avec un sourire radieux, Hermine reprend son aplomb et rétorque à son mari :

- Bien quoi, beau brun, tu ne sais pas qu’il faut soigner son entrée autant que sa sortie ?

Fernand sourit et tend un bras galant.

- Viens.
- Où ça ?
- Chez nous. Tu vas voir, je nous ai trouvé un beau p’tit chalet pas piqué des vers.

Puis, avec un clin d’œil complice, il ajoute :

- Et sans aucun voisin.


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Notes de l'auteure

J'ai écrit ce petit texte en 2010. J'aimais bien cette idée d'un vieux couple complice, dont le dernier survivant s'apprêtait à rendre son dernier souffle sous le regard impatient du premier d'entre eux qui avait quitté ce monde.

Aujourd'hui, je pourrais réécrire ce texte au complet, d'une nouvelle manière, mais je conserverais la relation qu'ont les deux personnages principaux : un peu bourrus, quelque peu taquins, toujours amoureux malgré les années et les embûches. 

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