dimanche 29 janvier 2017

Qui est Alex?

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 373 mots


Enfin, tu l’as découvert.

Je me doutais bien que tu irais jouer du côté de mon compte de messagerie. C’était trop tentant, n’est-ce pas ? Ma boîte de réception laissée ouverte par mégarde. Si alléchante. Remplie de secrets, de messages inconnus. De mes mots, de mes pensées.

Et toi, toujours aussi avide de me posséder toute entière, de corps et d’esprit. Comme si je t’appartenais. Et ne m’appartenais plus.

Qui est Alex ? Voilà, nous y sommes. Pourquoi les mots se bloquent-ils dans ma gorge ? Pourtant, je me suis préparée à cette question. À dire vrai, j’étais certaine que tu échouerais à cet ultime test de confiance. Tu viens de me prouver à quel point j’ai eu raison de vouloir te quitter.

À présent, il ne me reste plus qu’à laisser couler mes aveux. Paraître attristée, repentante même, mais pas trop non plus. Je te connais, tu risquerais d’insister pour me donner une seconde chance ! Seconde chance de quoi ? De te poignarder dans le dos ? Je sais que chaque mot que je prononcerai t’arrachera un morceau de cœur supplémentaire.

Un regret tardif. Je n’aurais peut-être pas dû laisser ma boîte de réception ouverte. Tous ces mots osés. Et si c’était trop pour toi, si tu en venais à poser un geste malheureux?

Ça suffit ! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Allons-y pour le grand jeu.

Alex et moi… Nous sommes ensemble.

Voilà, c’est dit. Maintenant, baisser la tête. Juste un peu. La conserver assez haute pour que tu sentes ma résolution malgré le sentiment de culpabilité qui semble me submerger.

Quoi, tu pleures ? Allons, un peu de nerf ! Tu n’es tout de même pas le premier cocu de la planète ! Sois un homme, reprends-toi !

Si seulement tu pouvais comprendre mes motivations. À quoi bon essayer de t’expliquer ? Quand bien même j’y passerais toute une vie, ce serait une perte de temps et d’énergie. Parfois, les mots ne suffisent pas. Pas avec toi en tout cas.

D’accord, je serai la première à te l’accorder : je suis difficile à suivre. Après tout, lorsque tu as posé ton genou à terre, j’ai dit oui. Et maintenant, à neuf jours de notre mariage, tu apprends que je te trompe. Je me mets à ta place. Ce doit être terrible.

Ça t’aiderait si je m’excusais ? Voilà : Je suis vraiment désolée, Stéphane. Ce n’est pas toi, c’est moi. Depuis que j’ai rencontré Alex, plus rien n’est pareil.

Que dire d’autre ? Peu importe ce que je ferai, tu arboreras cet air de chien battu. Pourquoi crois-tu donc que j’aie dû en arriver à cette extrémité ? Si je ne t’avais pas trompé, tu n’aurais jamais accepté de rompre. Toujours prêt à dialoguer, à argumenter. Je ne t’ai jamais demandé d’être aussi compréhensif. Je voulais un homme, un vrai !

Toi, tu t’effondres. Tu te ratatines. Vais-je devoir te consoler en plus ?

Oui, je sais, nos beaux projets de mariage tombent à l’eau. C’est là l’un des nombreux problèmes de notre relation. Avec toi, tout n’est que projet. D’avenir, de famille parfaite. Et maintenant, ton château de cartes s’écroule et tu ignores comment réagir.

Crois-tu que je n’aie pas déjà songé aux conséquences ? Tu t’en remettras. Nos familles aussi. Pour ce qui est des dépenses encourues pour la noce, ce n’est que de l’argent. Il y a tellement plus en jeu en cet instant.

Qui est Alex ? Encore cette question. Comment s’est déroulée notre rencontre, depuis combien de temps est-ce que ça dure… As-tu vraiment besoin de toutes ces informations pour comprendre la situation ?

Ce ne sont pas de tes affaires, Stéphane. Je t’ai trompé, c’est tout.

J’aurais aimé paraître ferme et décidée, mais ma langue s’emmêle, je bredouille.

Je t’en prie, permets-moi te quitter en beauté. Je te promets que ce sera mieux après. Bien mieux. Tu pourras te trouver une gentille femme prête à supporter ta serviette sale laissée devant la douche. Ta manie d’abaisser le chauffage de zéro virgule cinq degrés partout dans la maison, comme si cette habitude pouvait nous faire réaliser des économies substantielles ! Et toutes ces heures que tu peux passer devant les jeux vidéo, alors que ton aide est sollicitée pour les tâches ménagères. Tu n’es vraiment pas le conjoint idéal, mais bien des femmes s’en contenteraient.

Pourquoi donc t’ai-je dit oui ? L’union officielle devant le curé, la robe de taffetas, les vœux solennels… Cette idée me semblait si séduisante au début ! Puis il y a eu toutes ces démarches. Les traditions, les obligations. Me sentir forcée de plaire à tout le monde, d’être parfaite, avant, pendant et surtout après le mariage. T’imaginer à mes côtés jusqu’à la fin de mes jours. Ronflant, pétant et rotant, comme si je n’étais plus aussi importante qu’avant. Comme si je t’étais à ce point acquise que tu n’avais plus à faire attention ! Et voir tes cheveux tomber un à un. Ton crâne devenir aussi chauve et luisant que celui de ton père, avec ces quelques mèches éparses près des oreilles et derrière la nuque. Tes rides, ton dentier, ta canne.

À partir du moment où l’on se rend compte qu’on ne se voit pas vieillir aux côtés de l’être aimé, que nous reste-t-il ? Dès le départ, nous n’avions aucune chance.

Tu veux savoir qui est Alex ? Mon alter ego, mon idéal. Quelqu’un qui respecte mon intimité et attend que je sois prête à recevoir ses attentions. Qui ne me bouscule jamais. Ne me demande pas de devenir différente. M’accepte telle que je suis.

Et ses mots. Tu as lu tous ses messages, n’est-ce pas ? Je te connais. Une fois ta curiosité lancée, tu es insatiable. Comme lorsque tu as découvert mon journal intime. Trop curieux pour le laisser de côté. Et me démontrer un minimum de respect.

As-tu aimé les tournures de phrases d’Alex ? Sa façon de me faire l’amour avec de simples mots, des mots que j’aurais voulu entendre sortir de ta bouche, tout en sachant que tu en étais incapable ?

Tu n’es pas à la hauteur, c’est tout.

Stéphane, c’est fini. Restons-en là et quittons-nous en bons termes.

Est-ce que j’aime Alex ? Question embêtante. Oui, je suppose. Quelle importance ? Alex représente en quelque sorte ma porte de sortie. Le moyen que j’ai trouvé pour que tu me laisses te quitter.

Que se passera-t-il ensuite ? Je l’ignore. Je ne suis pas comme toi. Ma voie n’a pas besoin d’être toute tracée à l’avance pour que je sois heureuse.

***

Tous ces délais pour te dénicher un appartement. Ces silences interminables en attendant ton départ définitif. Ces journées à s’éviter, à se croiser, tête baissée.

Je commençais à croire que tu ne partirais jamais.

Enfin, le partage des biens. Ceci t’appartient, cela est à moi. Nous nous en sortons bien je trouve, même si tu gardes les dents serrées. Il faut en passer par là, je suppose. Vas-y, déteste-moi. Tu guériras plus vite.

Tu crois que de te voir sortir en claquant la porte va m’impressionner ? Bon débarras. Me voilà enfin seule. Prête à aller rejoindre Alex.

Allumer l’ordinateur. Aller dans ma boîte de réception. Me déconnecter de mon compte personnel.

Tu aurais bien aimé savoir qui est Alex, n’est-ce pas ? Eh bien ! Rien d’autre que mon sauf-conduit vers la liberté, mon cher Stéphane. Une chance que tu ne vois pas ce que je m’apprête à faire !

Bon, voilà que j’hésite. Très bien, Stéphane, je m’accorde un dernier temps de réflexion pour penser à nous deux. À ce que tu as représenté pour moi depuis près de trois ans. À cette existence commune sur laquelle je viens de tirer un trait. À quoi bon s’éterniser là-dessus ? Je sais que j’ai fait le bon choix. Un jour, tu finiras par t’en rendre compte aussi.

D’abord, taper l’adresse de messagerie : alexc67213@hotmail.com

Ensuite, entrer le mot de passe : Libertéenfin!

Puis chercher l’option de suppression dans le menu. Un clic et une question s’affiche : « Voulez-vous vraiment supprimer ce compte ? »

Bien sûr. Je n’en aurai plus l’usage à présent. Oui.

Voilà. C’est réglé. Je viens de tuer Alex.

**********
Notes de l'auteure
Je ne sais plus trop d'où m'est venue cette idée d'histoire. Sûrement d'un mélange d'éléments : un couple sur le point de se marier dans mon entourage, l'omniprésence des médias sociaux, la peur viscérale de certaines personnes face à l'engagement... Tout ça mis ensemble, ça a donné cette histoire d'une femme incapable de rompre, et qui s'invente un amant virtuel afin de se débarrasser d'un futur mari dont elle ne veut plus, mais qu'elle n'arrive pas à quitter. 

Ce n'est pas nécessairement un texte três prenant ni complexe, mais j'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire. Et il m'a permis d'explorer le narrateur en "tu", que j'utilise très peu et avec lequel j'ai un peu de mal à la lecture (je le trouve quelque peu invasif, tout comme le narrateur au "vous"!).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire