samedi 28 janvier 2017

Marée nocturne

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 306 mots


Elle écarte les jambes, fronce les sourcils. Quelle est cette humidité ? Ses cuisses glissent pour tâter l’étendue des dégâts. Les draps sont froids et mouillés. Mouillés ?

Elle pousse un gémissement angoissé. D’un bond, Marc se redresse et allume la lampe de chevet. Cheveux ébouriffés, yeux hagards, ils fixent d’un même regard épouvanté la flaque rouge qui se répand autour d’elle. Tout ce sang, il y en a tellement !

Pourtant, elle n’a pas mal. Ce ne peut être bien grave.

Sourde à la panique de Marc qui l’exhorte à ne pas bouger, elle roule vers la droite, descend du lit et se redresse. Le sang se met à descendre le long de ses jambes. Trop vite. Il atteint déjà ses chevilles.

Puis, floc, une masse tombe dans sa petite culotte. Elle vacille.

En arrière-plan, loin dans sa conscience, elle voit Marc se lever, la rejoindre, l’interpeler d’une voix inquiète. Mais son cerveau se bloque, elle ne l’écoute plus. Cet instant ne peut être réel. Pas après tout ce temps, tous ces efforts, c’est impossible !

Marc s’approche, plein de sollicitude. Il lui demande s’il doit appeler une ambulance. Pauvre chéri, il ignore comment réagir. Ils n’ont jamais vécu une telle situation. D’ordinaire, elle est forte. En contrôle. Elle décline son offre. Ils se rendront aux urgences par leurs propres moyens.

Elle se sent bien, trop bien. Ne devrait-elle pas éprouver de la douleur, se tordre sous les crampes ? Ce n’est peut-être pas dramatique. Il arrive que des femmes aient des saignements en début de grossesse, non ? Mais autant ?

Elle ferme les yeux et demande à Marc d’aller lui chercher un plat avec couvercle hermétique. Puis elle glisse sa culotte le long de ses jambes, replie le tissu dégoulinant et le dépose dans le plat. Marc referme le couvercle. Elle ne veut pas voir ce qu’il y a dedans.

Sur la route de l’hôpital, Marc la questionne sans arrêt à propos de son état. Elle s’efforce de le rassurer. Puis c’est l’arrivée à l’urgence. Le branle-bas de combat de Marc, l’empathie quasi indifférente de l’infirmière de garde. L’attente dans une salle, interminable, tandis que ses entrailles se vident de leur substance.

Le médecin, un homme mince aux cheveux grisonnants, arrive et l’examine. D’une voix douce, il leur confirme la perte du bébé. Elle peut enfin laisser couler ses larmes. Marc la soutient, pleure lui aussi. Puis le médecin gribouille une prescription. Pour une échographie. La routine, il le faut, pour vérifier si tous les morceaux sont partis, si un curetage sera nécessaire.

Les morceaux. Ces mots roulent dans sa tête, elle n’écoute plus ce que les deux hommes se disent. Des morceaux de casse-tête. Et deux morceaux de robot ! C’est ridicule, elle perd la boule.

Puis c’est le retour à la maison. Elle se douche, déambule sans but dans la maison, s’assoit devant le téléviseur éteint. De son côté, Marc ne chôme pas. Il s’agite, appelle au bureau pour prévenir de son absence, cherche le numéro de son employeur à elle, parle à une foule de gens pour les informer du malheur qui vient de les frapper.

Et elle, pendant tout ce temps, demeure assise. Et c’est là, les cheveux humides, les mains posées sur les cuisses, qu’elle entreprend de faire son deuil. Tout un défi ! Un instant, il était là, cet enfant si longtemps désiré. Grandissant dans son ventre, son ventre enfin porteur de vie et d’espoir. Et cette nuit, il est parti. Noyé dans ce flot de sang qui s’écoulait entre ses jambes nues, ce sang clair qui s’imbibait partout dans les draps, le matelas. Formant des taches dont elle n’a pas le courage de s’occuper pour l’instant. Marc a promis de s’en charger, il fera de son mieux, mais il n’arrivera sûrement pas à effacer tous les souvenirs de cette horrible nuit.

Une envie de crier la submerge soudain, comme une lame de fond. Deux ans. Il a fallu tout ce temps avant que son ventre arrive à enfin porter la vie. Et maintenant quoi, c’est déjà terminé ?

Le fœtus n’en était qu’à sa dixième semaine de gestation. Une période critique, elle le savait, on l’avait mise en garde, avertie, prévenue, mais comment accepter cette perte ? Pourquoi lui offrir un tel cadeau si c’était pour le lui reprendre ensuite ?

Ses larmes meublent cette triste nuit. À sa gauche, Marc respire avec régularité. Rien ne l’empêche jamais de dormir, lui.

Une journée passe, puis deux. Elle s’est calmée, a retrouvé un peu de sérénité. Et par ce bel après-midi ensoleillé, elle sent enfin son esprit s’apaiser. Elle lève les yeux au ciel et décide d’accepter son malheur. Elle est croyante. Si Dieu a décidé que tel devait être son destin, il doit avoir Ses raisons, des motifs justes et raisonnables. Elle s’en remet à Sa volonté. Il y aura d’autres tentatives, d’autres essais. Elle se montrera patiente.

Puis vient le jour de l’échographie. Marc l’accompagne. Elle ne se sent pas si déprimée. Après tout, ce n’est qu’une étape de plus. La dernière, pour pouvoir en finir et tourner la page.

Ils attendent longtemps. Elle s’efforce de boire la quantité d’eau prescrite. Puis on l’installe dans une salle d’examen. Marc lui tient la main. Ils attendent, stoïques, tandis que l’échographiste, une jeune femme aux cheveux blonds, passe son instrument sur le gel glacé étalé sur son ventre gonflé.

La jeune technicienne pointe l’écran, puis encercle du doigt une image qui, selon elle, confirme la perte du bébé. Difficile de voir, c’est loin d’être clair. Ah, cette sorte de sac aplati. C’est là que se trouvait le fœtus. Avant d’être expulsé. La main de Marc se resserre sur la sienne.

L’échographiste se fige. Bredouille d’une drôle de manière, des « mais », « madame », « monsieur », elle semble chercher ses mots. Que se passe-t-il ? Encore une hésitation, puis elle repasse sur le ventre. Son doigt pointe à nouveau l’écran, cette fois-ci pour montrer une sorte de poire, au milieu de laquelle une minuscule amande palpite.

Étaient-ils au courant ?

Au courant de quoi ?

Des jumeaux. Ils attendaient des jumeaux. L’un des sacs a perdu son bébé, mais l’autre est toujours bien rempli. Elle et Marc n’ont pas tout perdu. Il leur reste un espoir.

***

Les sorties au centre commercial représentent toujours une fête. L’occasion de parader avec son bébé tout neuf, de discuter avec des gens, d’accueillir leurs compliments. Et, bien entendu, de rencontrer d’autres mères comblées elles aussi par la maternité !

La journée est splendide, un temps idéal pour sortir dans les magasins. Au détour d’une allée, elle croise une poussette à deux places. Et esquisse un sourire compatissant à la mère, qui doit en avoir plein les bras. Déjà qu’avec un, elle a du mal à y arriver !

Puis son regard s’attarde sur la paire de bambins. Environ deux ans tous les deux, des jumeaux, donc. Sa gorge se serre. Elle les examine un peu mieux.

Le garçon de gauche est magnifique. Des cheveux bruns, de grands yeux vifs et graves. Tommy lui ressemblera peut-être lorsqu’il sera plus grand ?

Puis elle croise le regard de l’autre et se fige. De toute évidence, celui-ci est trisomique. Elle a lu quelque part que ce genre d’anomalie chromosomique se produisait parfois avec les jumeaux. Un enfant parfait, l’autre moins.

Dans les yeux de ces enfants disparates, elle a l’impression de lire un message. L’annonce de l’existence qui aurait pu attendre ce fœtus qu’elle a perdu. Mal à l’aise, elle esquisse un dernier sourire à l’attention de la mère et s’éloigne.

Par chance, elle n’est pas en totalité maîtresse de son destin. Et c’est aussi bien.

Plus que jamais, elle est persuadée que quelqu’un, là-haut, veille sur elle. Et qu’Il s’assure de ne jamais exiger d’elle… plus qu’elle ne saurait donner.


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Notes de l'auteure
J'ai écrit ce texte suite au récit d'une amie, à qui cette situation est arrivée. Alors qu'elle était enceinte, elle a fait une fausse couche dont elle a fait le deuil pendant plusieurs jours... Avant d'apprendre, grâce à une échographie (qui visait à voir si elle avait besoin d'un curetage ou non), qu'il y avait un autre foetus dans son ventre. Quelle belle surprise! Au moment d'écrire ces lignes, son fils est grand (il a 24 ans!). Le récit de mon amie m'a touchée il y a quelques années, alors j'ai écrit une première version de l'anecdote, puis cette version-ci (que je préfère). 

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