mardi 31 janvier 2017

Le canard chanceux

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 469 mots


Les branches se balancent au-dessus des flots dans une douce valse aux accents mélancoliques. Suivant le rythme imposé par le vent, la chevelure d’Amélie effleure son visage, sensualité d’un plaisir nostalgique.

Sous la brise de juin, un élégant colvert glisse au fil de l’eau. Palmipède placide, sans doute saturé de solitude, il nage vers ses congénères, deux têtes folles aux plumes frivoles. Des championnes de nage synchronisée n’offriraient pas de meilleur spectacle que la danse sauvage de ces canards enjoués.

Le cimetière, importuné par toute cette agitation, s’éveille soudain de son sommeil éternel. Les pierres tombales remarquent immédiatement la présence de l’Intruse. Une vivante dans cet antre de la terrible Faucheuse ! Les stèles, envieuses, chuchotent leur jalousie. Les lèvres d’Amélie adoptent un air moqueur.

- Eh, oui ! Vous croupissez six pieds sous terre et moi, je marche toujours aux côtés des bienheureux ! clame-t-elle effrontément aux défunts. Et, ne vous en déplaise, gentes dames et gentilshommes, je compte demeurer en vie très longtemps !

Amélie souligne sa sortie par un salut théâtral et poursuit sa promenade d’un pas guilleret. Les soupirs dépités des trépassés résonnent encore dans son dos lorsqu’elle atteint la rue Saint-Louis.

Du haut du pont, la rivière Du Chêne paraît bien malingre. Curieusement, le moulin Légaré semble trouver son compte de ce filet d’eau, cette inépuisable réserve d’énergie qui lui permet, depuis des temps immémoriaux, de moudre son précieux grain.

Le savoureux souvenir des galettes d’antan monte, telle une vague,  aux papilles d’Amélie. Une crêpe de sarrasin frais moulu nappée de mélasse et de crème fouettée, quel délice ! L’eau lui en vient à la bouche. Après sa randonnée, la jeune fille ira quérir un sac de cette divine farine et pourra déguster à satiété, son péché préféré. Et, au diable le régime !

La destination d’Amélie se trouve du côté opposé de la rue. Après quelques émotions fortes, ses mocassins atteignent avec soulagement la sécurité du trottoir. Il y a foule dans le Vieux Saint-Eustache ! Cette Saint-Jean s’annonce mémorable, autant pour les artisans locaux qui exposent leurs œuvres, que pour les familles qui redécouvrent avec émerveillement les charmes de leur ville.

La rue Saint-Eustache s’est parée de couleurs festives et accueille entre ses bras, ses nombreux invités. Les bâtiments ancestraux constituent une haie d’honneur pour les visiteurs venus par centaines, admirer ces glorieuses demeures, témoins des joies et des malheurs passés.

Reine entre toutes, l’Église de Saint-Eustache, éminent berceau des Patriotes, parraine aujourd’hui un événement capital. Au sein de son territoire se déroulera sous peu la fameuse Course des petits canards de la SERCAN. La réputation de l’organisme n’est plus à faire et les participants se massent pour participer à cette épreuve pour le moins inusitée.

La main d’Amélie tremble lorsqu’elle retire son billet de son jean délavé. Le numéro inscrit sur le carton, lui saute aux yeux. Perdue dans ses pensées, elle laisse sont regard errer. Sept cent soixante-dix-sept ! Trois fois le chiffre sept ! Son chiffre chanceux !

La jeune femme ne croit pas au hasard. Le destin lui a envoyé un signe et son message est clair comme de l’eau de roche ! En ce 24 juin, jour béni entre tous pour les Québécois, Amélie sait que son rêve le plus cher sera exaucé. Un rêve chimérique que son salaire de crève-la-faim ne lui permettrait jamais de seulement imaginer. Une lubie, un caprice, une excentricité qui la dévorent tout entière depuis qu’elle a échangé un précieux billet de cinq dollars contre sa participation.

Soudain tirée de ses songes éveillés, Amélie aperçoit un gamin, qui, emporté par l’élan d’un chien fou, vient la bousculer violemment. La douleur n’est que passagère, mais la fureur elle, lui monte à la poitrine et promet d’atteindre des sommets vertigineux.
Les prunelles confuses du garçon fixent cette jeune femme magnifique avec un teint de porcelaine. Manifestement, l’incident n’était pas prémédité et le petit blond ne sait plus où se mettre.

- Pardonnez-moi, madame, s’excuse-t-il poliment.

Rassérénée, Amélie hoche la tête et laisse l’enfant poursuivre sa course.

- Bof ! Il faut bien que jeunesse se passe, marmonne-t-elle. Quel garçon magnifique ! J’en aurai au moins douze comme celui-là !

Cette promesse exagérée fait ricaner Amélie. Encore faudrait-il qu’elle trouve un père pour remplir sa part du contrat ! Ces derniers mois ne lui ont guère permis de s’attarder à ce détail, mais elle se sent désormais prête à plonger dans une nouvelle relation. La chasse est ouverte !

Avisant une percée près de la jetée, Amélie se poste aux premières loges. Les canards jaunes flottent déjà sur l’eau et s’agglutinent les uns aux autres dans une immobilité désespérante. Cette année encore, l’attente sera interminable et ces espèces d’escargots couleur banane feront tout pour étirer leur éphémère moment de gloire.

Au fond, les caprices de ces petits canards de plastique importent bien peu à Amélie. La brise marine caresse ses épaules tel un amant attentif et un délicieux frisson lui chatouille la nuque. La jeune femme offre son visage au soleil d’après-midi et déguste l’instant présent. Seules ses mains demeurent alertes. Tenant le précieux billet, moites et fébriles, elles attendent  le verdict.

Étourdie par le brouhaha ambiant, Amélie ferme les yeux. Par delà la musique et les moteurs des bateaux, les cris juvéniles lui arrachent un sourire. Un effluve de chien-chaud excite subtilement ses narines. Elle ne cède toutefois pas à la tentation, car son estomac, noué par l’anticipation, ne laisserait rien passer.

Les canards avancent à pas de tortue dans l’onde brouillée. La tension est à son comble, la foule retient son souffle. Le premier concurrent franchira sous peu la ligne d’arrivée.

- Le grand gagnant verra son propriétaire se faire remettre un chèque de deux mille cinq cents dollars! précise le présentateur pour attiser le suspense.

- Oui, oui, je sais, grommelle Amélie.

- Je vous rappelle que les fonds amassés aujourd’hui seront remis à SERCAN. Au nom des membres du conseil d’administration de SERCAN, je tiens à remercier tous les bénévoles qui permettent à l’organisme d’offrir soutien et assistance aux personnes atteintes de cancer. Sans vous, les malades seraient livrés à eux-mêmes. Sans vous, SERCAN n’existerait pas.

Malgré toute la sympathie qu’elle éprouve pour les victimes de cette terrible maladie, Amélie se retient à grand-peine de ne pas hurler son impatience. Enfin, les canards vainqueurs sont retirés des flots. Voyant que les vérificateurs prennent tout leur temps pour consigner les résultats, Amélie s’énerve :

- Donnez-nous donc ces fichus numéros, qu’on en finisse !

Son cri lui attire la réprobation de ses voisins. Suspendus aux lèvres du présentateur, les participants se taisent et, dans un silence presque religieux, l’annonce tant attendue retentit enfin.

- Le premier prix va au numéro sept cent soixante-dix-sept !

Hébétée, Amélie met une dizaine de secondes à réagir. Elle rêve de ce moment depuis des jours et voilà que soudain, à deux doigts de la réussite, elle gèle sur place. Un cri triomphant s’échappe enfin de sa poitrine comprimée :

- C’est moi ! J’ai gagné !

Les jambes flageolantes, elle se fraye un chemin vers l’estrade d’honneur. Sous les applaudissements, elle se remet une dernière fois en question. Ce qu’elle s’apprête à faire en étonnera plus d’un et mettra un doute sur sa raison, mais elle se sent prête à assumer les conséquences de ses actes.

Amélie tend gracieusement la main et récupère son chèque de 2 500$. Puis, arborant un sourire hésitant, elle sort son stylo de son sac, griffonne à l’endos du chèque et le remet aussitôt à la représentante de SERCAN, signifiant ainsi son renoncement au prix. La dame fronce les sourcils, stupéfaite, et l’interroge sur ce geste généreux.

La gorge étranglée par l’émotion, Amélie se voit incapable de répondre. Son discours soigneusement préparé refuse de sortir de sa bouche et elle reste là, bras ballants, muette comme une carpe. À brûle-pourpoint, Amélie se remémore le dicton préféré de sa mère : une image vaut mille mots.

Résolument, Amélie retire sa perruque brune et exhibe à la foule éberluée, le duvet roux qui recouvre son crâne, un crâne cruellement dénudé par la chimiothérapie. Le menton levé, elle affiche clairement sa condition de survivante au cancer.

Deux  femmes, coiffées d’un foulard, s’avancent à leur tour. Elles sont alors imitées par un bénévole. Un courant de sympathie presque palpable rayonne de ce cercle humain et dans un élan commun, hommes et femmes s’étreignent et pleurent sans se soucier du qu’en-dira-t-on.

À travers les sanglots, Amélie s’empare du micro et réussit enfin à prononcer le mot qui hante ses nuits, un simple mot maintes fois prononcé pour des raisons futiles, mais que les circonstances rendent tragique. Ce mot de cinq lettres, elle le dédie à SERCAN, à ses bénévoles, à ses dirigeants. De tout son cœur, de toute son âme, elle murmure un poignant merci.


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Notes de l'auteure
Ce texte a lui aussi remporté un prix au Prix littéraire Guy Bélisle (voir mon billet d'hier), en 2009, cette fois-ci pour une 1ere place à ce concours.

Le thème était toujours le même, "Il était une fois à Saint-Eustache", et j'avais décidé de parler de l'organisme SERCAN, qui était très présent dans la région.

Pour plus de détails, vous pouvez consulter un billet de blogue où je parlais de cette expérience à l'époque : http://laplumevolage.blogspot.ca/2009/05/prix-litteraire-guy-belisle-2009-le.html

Encore une fois, ce texte-là n'a jamais été publié nulle part, puisque le recueil promis par les organisateurs n'a jamais vu le jour. Au moins, ce texte existe maintenant ailleurs que dans mon ordinateur!

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