lundi 30 janvier 2017

Expédition au Manoir Globensky

Texte s'adressant à un public adulte/adolescent
Genre : Fantastique/historique
1 390 mots


Les gonds protestent quand le troupeau d’adolescents envahit le Manoir Globensky.  Madame Blanchard fronce les sourcils et distribue des regards courroucés aux esprits turbulents, qui calment leurs ardeurs instantanément.  D’un raclement de gorge, le guide accueille les élèves de la Polyvalente Saint-Eustache et il entame sans plus attendre son boniment.

Trois pas derrière ses camarades, Jérémie guette le moment propice pour s’éclipser.  Les expéditions éducatives le barbent autant qu’une messe du dimanche et il se sent prêt à braver les foudres de son dragon d’institutrice pour s’y soustraire.  Repoussant la mèche rebelle qui lui tombe sur le menton, le mutin se glisse derrière une colonne, abandonnant sans remords de conscience ses camarades à leur supplice.  L'évadé compte jusqu’à dix et pointe son nez hors de sa cachette précaire.  La voie est libre et, tel Indiana Jones, Jérémie entreprend sa quête de trésors dans ce temple du souvenir.

La main jaunie par la nicotine effleure effrontément les reliques usées par des temps révolus.  Le portrait fané d’un gentilhomme hautain arrache un sourire narquois à Jérémie.  Ce prétentieux en redingote mériterait une bonne leçon de modestie.  De son index, le pilleur de tombeau récupère le feutre noir qui dort dans sa poche.  Un œil au beurre noir et une moustache en tire-bouchon seront du plus bel effet sur ce pingouin endimanché.  Jérémie prend une pose théâtrale, puis il plonge solennellement sur sa future victime, prêt à pourfendre l’arrogant de sa plume vengeresse.

Tout à coup, au moment même où l’encre s’apprête à souiller irrémédiablement le chef-d’œuvre séculaire de son fluide indélébile, un étau puissant capture le poignet de l’artiste en herbe.  Bouche bée, Jérémie se tourne vers son assaillant, les poings prêts au combat.  Le jeune coq toise fièrement le vieillard qui a osé l’interrompre en pleine action.  Sans laisser à l’aventurier le temps de placer un mot, la barbe blanchâtre articule d’une voix rauque :

- Avant de commettre l’irréparable, prends ceci et observe celui que tu t’apprêtes à déshonorer.

Dégoûté par l’haleine fétide qui s’exhale de la bouche édentée, Jérémie ne bronche pas quand le pépé remplace dans sa main son marqueur fétiche par un bouton argenté.  Au contact du métal froid, la vision du gringalet se brouille et, pris d’un vertige, il ferme les paupières une fraction de seconde. Lorsque son rideau de cils s’ouvre, la salle d’exposition du Manoir Globensky a laissé place à des murs de pierre.  Au centre de l’immense pièce, des bancs s’alignent en rang devant un autel encombré d'argenterie catholique et de cierges à demi consumés.  Une soixantaine d’hommes s’agitent fébrilement dans l’église.  Certains brandissent haut leurs armes tandis que d’autres, visiblement emplis d’appréhension, se dispersent aux fenêtres.

L’oreille de l’étudiant, étourdie par le brouhaha ambiant, s’évertue vainement à percer le brouillard de stupeur qui l’enveloppe.  La tignasse confuse pivote de gauche à droite et tombe soudain nez à nez avec un visage blême de terreur.

- Qu’allons-nous faire ici, Colonel Chénier? s’inquiète le faciès paniqué.  Nous n’avons pas tous des armes pour combattre les britanniques!

Abasourdi, Jérémie ouvre la bouche pour clamer son incompréhension, mais un souffle dans son cou le devance et répond froidement :

- Il y en aura de tués, soldat.  Vous prendrez leurs fusils!

L’attention de Jérémie se porte sur le dénommé Colonel et le garçon demeure subjugué par la prestance et le sourcil conquérant du chef.  Le charisme de l’homme évoque Harrison Ford aux yeux du cinéphile, qui en bave presque d’admiration.

Le jeune eustachois se rend bientôt à l’évidence, aucun des individus présents ne semble conscient de son existence.  Les yeux glissent sur Jérémie sans s’y attarder et les pas foncent droit sur lui, le forçant à s’écarter prestement.  Une subite impulsion pousse le jeunot à tendre le bras pour toucher son voisin.  Stupéfait, Jérémie voit sa manche de chemise disparaître, engloutie par un veston brun.  Effrayé, il récupère son membre et décompte ses phalanges.  Les causes de ce prodige lui échappent totalement et il se sent à deux doigts de la folie.

Un grondement venu des tréfonds de la terre coupe aussitôt court aux réflexions de Jérémie.  Les combattants se jettent un œil entendu et confirment à la ronde que les canons ont amorcé leur œuvre de destruction.  Les escaliers arrières sabotés conformément aux ordres du Colonel Chénier interdisent toute fuite et les guerriers, prisonniers de leurs propres barricades, serrent les dents et ripostent de leur mieux aux attaques ennemies.

Durant des heures, Jérémie assiste, impuissant, aux bombardements de l’artillerie.  L’air ambiant est surchargé de poudre et de mortier.  Les fusils de chaque camp déversent inlassablement la mort et le spectateur horrifié détourne le regard des corps mutilés.

Soudain, un cri fuse par-dessus la canonnade et les assiégés se tournent vers l’autel.  Des britanniques ont déniché une faille dans le barrage et tentent une percée dans le repaire.  Les rebelles déchargent leur haine sur leurs adversaires en tirant furieusement dans le tas.  Peu soucieux de servir de cible à ces enragés, les tuniques sombres sonnent la retraite, mais l’un d’eux, plus téméraire, prend tout de même le temps d’embraser des matières combustibles derrière la table eucharistique.

Les étincelles fatales se propagent à une vitesse effarante et les résistants crachent bientôt leurs poumons.  La reddition semble être la seule voie envisageable pour les moins extrémistes, qui tentent leur chance auprès des baïonnettes.  Jérémie applaudit brièvement cette alternative, mais il déchante rapidement.  Les piques irritées par l’obstination des résistants ne montrent aucune clémence et massacrent sans pitié les déserteurs.

Le Colonel Chénier aboie des ordres et refuse obstinément d’abandonner son poste.  La fin approche inéluctablement, car l’incendie a atteint la voûte.  Les rares valeureux qui bravent encore le courroux des canons se voient pris entre deux feux.  D’un côté, le brasier et de l’autre, des milliers de fantassins déchaînés.  Le Colonel Chénier, acculé au mur, capitule enfin face à la fournaise.  Indomptable jusqu’au bout, l’irréductible enjambe une fenêtre et lance à ses fidèles :

- Avant d’être tué, j’en tuerai plusieurs!

Jérémie franchit miraculeusement la muraille de pierre et son pas se règle de lui-même sur la course éperdue du Colonel.  Le commandant tente désespérément de se frayer un chemin à travers le cimetière quand une balle le jette sur le sol gelé.  Blessé, il se relève sur un genou et fait feu, mais une deuxième balle le frappe en pleine poitrine et il s’écroule.

Le cœur au bord des lèvres, Jérémie assiste au trépas de son héros.  Des larmes coulent abondamment sur les joues de l’adolescent.  La mort lui paraissait si banale sur grand écran, mais ce direct sur la souffrance l’atteint au plus profond de ses entrailles.  Sa vision se brouille et son esprit se ferme dans un espoir insensé de fuir cette atrocité.  Un éclair aveuglant force ses paupières à cligner et, sans crier gare, le mur parsemé de portraits du Manoir Globensky réapparaît devant lui.

Le garçon observe avec incrédulité le profil du Colonel Jean-Olivier Chénier, figé pour l’éternité dans une pose emplie de majesté.  Le vieillard récupère délicatement le bouton de manchette du défunt enfoui dans la main moite du gamin.  Une fois de plus, la relique a accompli son œuvre de conversion.  L’ancien rend son marqueur à Jérémie et lui lance avec un sourire en coin :

- Veux-tu toujours ternir la mémoire de ce martyr qui s’est volontairement sacrifié pour la cause des patriotes?

Le vandale maté roule sa tête de gauche à droite, trop sonné pour émettre un son.  Les questions se bousculent sur sa langue desséchée.  Son cœur écorché à vif réclame les pourquoi et les comment de cette boucherie.

Des talons exaspérés claquent tout près et les traits du grand-père se ferment.

- Ton institutrice vient te chercher, petit, annonce-t-il.  Si tu désires quelques leçons d’histoire, reviens donc me voir ce soir!

Jérémie opine lentement du chef et se résout à affronter la furie du dragon.  Son œil enflammé se retourne une dernière fois vers le patriarche, qui murmure en regardant les boucles brunes s’éloigner :

- Oui, fiston, tu seras bientôt de retour dans mon sanctuaire.  Et sous ma tutelle, tu deviendras un excellent disciple des Gardiens de l’Histoire!

Le barbu reprend doucement sa transparence originelle et s’enfonce paisiblement dans le mur adjacent.  Seul témoin de la disparition du fantôme, le feutre noir abandonné sur le parquet se meurt lentement, desséché par le reniement de son maître.


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Notes de l'auteure
Ce texte est important dans mon coeur (même si je sais qu'il n'est pas parfait, soyez indulgents!), car il s'agit du 1er texte que j'ai soumis. C'était en 2008, pour le Prix littéraire Guy Bélisle. Et j'ai eu la chance, au premier coup, de voir mes efforts récompensés par une 3e place! (disons que ça a été bon pour l'ego à mes débuts!)

Le tout se passait à Saint-Eustache et les habitants des environs (Mirabel dans mon cas) avaient le droit de participer. Il fallait respecter le thème "Il était une fois à Saint-Eustache".

Pour plus de détails, vous pouvez consulter un billet de blogue où je parlais de cette expérience : http://laplumevolage.blogspot.ca/2009/02/prix-litteraire-guy-belisle-2008.html

C'est le genre de texte (et de billet de blogue) que je relis avec un petit sourire quelques années plus tard, en constatant à quel point il me restait des choses à apprendre en matière d'écriture... À l'époque, je suivais des ateliers d'écriture donnés par ma ville, et ce que vous retrouvez ici respecte vraiment ce qu'on y apprenait (dans ce temps-là, je croyais que c'était comme ça qu'il fallait écrire). C'était bien avant que je fasse d'autres expériences et que je participe à d'autres sortes d'ateliers... 

Mais bon, voyez en ce texte une preuve d'humilité, et surtout un désir que ce texte-là soit ENFIN publié quelque part! Car, pour la petite histoire, finalement le recueil promis n'a jamais vu le jour, ce qui m'a fait bien de la peine puisque j'ai 3 textes qui ont reçu des prix pour ce même concours, 3 années consécutives... Je vous les mettrai bientôt ici, tiens!

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